Marcel Conche. Journal étrange. Tome I. Chap.XXVI

Car la philosophie n’est pas histoire, elle est réponse personnelle à l’énigme du monde et de la vie telle qu’elle nous assaille chaque jour, même si nous ne voulons pas le savoir.

*

Montaigne ou la conscience heureuse

L’homme pense être une exception dans la nature, il « se trie » de la foule des créatures et, s’étant comparé à elles, se met au premier rang. Volontiers il se figure être le but final et la justification de toute la nature. Ce n’est là qu’une illusion. L’homme est un vivant comme les autres, qui ne se distingue que par la prétention qu’il a de se distinguer : « il semble, à la vérité, que nature…ne nous ait donné en partage que la présomption ». L’homme n’est qu’un animal malade d’orgueil : « La présomption est notre maladie naturelle et originelle ». Or, persuadé qu’il est une exception, l’homme est curieux de savoir quelle place –exceptionnelle- est la sienne parmi les êtres. La vérité est à sa portée, croit-il, et le privilège de pouvoir se penser dans la totalité des êtres lui appartient. Ilse fait donc une idée de Dieu, de la nature, des choses divines et naturelles, enfin de l’homme et des choses humaines. Si pourtant il n’est pas ce qu’il croit et n’a pas le privilège qu’il s’attribue, il se trompe, s’est toujours trompé et ne fera jamais que se tromper en croyant, en ces domaines, atteindre la vérité, ou, s’il arrive qu’il dise quelque chose de vrai, ce ne sera que par l’effet du hasard. Mais si la vérité est inaccessible à l’homme, si elle lui est par principe refusée, la philosophie est impossible comme science. La sagesse ne saurait se fonder sur un savoir car il n’y a pas de savoir. Que le prétendu « savoir » philosophique n’enferme aucun secret de sagesse, on le voit à ceci qu’il ne rend ceux qui savent ni plus heureux ni meilleurs. Mieux, en bonheur et en vertu, les ignorants l’emportent sur les savants. Ceux-ci se tourmentent eux-mêmes par le désir de savoir toujours plus. Les simples, qui ont peu d’imagination et ne sont pas curieux, ont un bonheur épais et sûr. Ils sont aussi meilleurs, car ils ont l’humilité qui manque aux doctes et sans laquelle il n’est pas de vraie vertu. Tout ceci les philosophes eux-mêmes le reconnaissent lorsque, non à cause de leur science mais malgré elle, ils atteignent la sagesse. Alors, semblables aux épis de blé qui, après avoir haussé la tête lorsqu’ils étaient vides, s’inclinent sous le poids du grain, eux, qui s’élevaient vaniteusement, fiers d’une science illusoire, pleins maintenant d’une science véritable, celle de leur ignorance, commencent à s’humilier.

…S’il juge bon de nous donner tel détail et mille autres parfois intimes, c’est pour qu’on le voie dans sa manière de s’apparaitre à lui-même et de se comporter envers ce côté de lui-même qu’il n’a pas choisi. Ce qu’il veut nous signifier, c’est qu’à ses yeux, il n’est pas seulement son âme, son intelligence, mais aussi un tissu d’habitudes, d’aptitudes, de préférences simplement reçues, un corps avec une vie organique, bref, une nature donnée, avec laquelle pourtant il faut vivre, et cela, non de mauvais gré, comme les contempteurs du corps, mais au contraire qu’il faut, la prenant comme elle est, accepter joyeusement d’être. Plutôt que ce qu’il dit, le fait qu’il le dise et sa manière de le dire nous éclaire sur lui-même et sa sagesse en train de se faire. C’est donc bien avant tout, dans l’exercice de son jugement que Montaigne entend se faire connaître.

« Le jugement est un outil à tous sujets » : il est donc naturel que Montaigne se comprenne lui-même parmi les « sujets » possibles de son propre jugement. Mais ici encore il veut que nous le voyions jugeant plutôt que jugé. Le postulat de toute son entreprise est que rien ne nous révèle mieux que nos jugements. Le jugement est l’activité la plus nôtre, ce qui revient à dire qu’il est la manifestation par excellence de la liberté.

…mais la rançon de cette liberté illimitée ne sera-t-elle pas le désordre, l’incohérence, la disparate des pensées ? Cela pouvait être mais cela n’est pas. Les idées de Montaigne s’organisent, sans qu’il l’ait cherché, en une vision cohérente de l’homme et du monde : « nouvelle figure : un philosophe imprémédité et fortuit ». Ses contradictions ne sont qu’apparentes : ou les mots ne sont pas pris dans le même sens, ou il ne juge pas du même point de vue- qu’il nous en avertisse ou non.

… « Les plus fermes imaginations (pensées, opinions) que j’aie, et générales, sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec moi. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d’une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite ; Depuis que je les ai établies et fortifiées par l’autorité d’autrui, et par les saints discours des anciens, auxquels je me suis rencontré conforme en jugement. »…Pas d’autre mouvement que de perpétuelle naissance et de déploiement de soi.

…Il est l’inverse de Socrate. Celui-ci ne voulait qu’accoucher les autres, lui ne se sert des autres que pour accoucher de lui-même.

…Et, donnant librement son avis sut toutes choses, il exprime sa nature mais, s’il l’exprime, c’est pour se l’approprier. Il ne vise qu’à s’apprendre lui-même pour vivre selon ce qu’il est.

…Ce qui était nature, c'est-à-dire liberté qui s’ignore devient liberté, c'est-à-dire nature qui se connaît.

…C’est dans l’incuriosité, l’humilité du non-savoir, le vide de l’âme, que se laisse pressentir l’universelle et inintelligible Essence, car l’être est don…Il hait les esprits chagrins, les mines renfrognées. La tristesse lui semble « une qualité toujours nuisible, toujours folle, …toujours couarde et basse ». C’est faiblesse, lassitude manque d’énergie et de courage et en quelque façon bassesse que de n’être pas gai.

…Mais il ne suffit pas de diminuer les peines de la vie. Il faut en augmenter le charme. Pour cela il ne faut pas dédaigner la riche gamme de plaisirs que le corps peut nous fournir. Nous ne sommes pas une âme mais un homme : « de nos maladies la plus sauvage, c’est mépriser notre être et c’est ce que l’on fait en « tirant » l’âme à part du corps. Ils doivent s’unir « conjugalement » au contraire ! Il est faux que le corps soit un principe de mal, ou même soit de moindre valeur que l’âme(…) Le refus du corps et de ses plaisirs relève de la sotte prétention d’être en droit un pur esprit, c'est-à-dire un ange. Il faut que l’âme se complaise en son corps, qu’elle ne garde pas son quant-à-soi lorsqu’il jouit mais s’associe à ses plaisirs, y participe, y apporte la tempérance –« assaisonnement » de la volupté – spiritualise les plaisirs charnels en s’y donnant toute entière et les élève à la joie.

…Ouvrons donc l’éventail des plaisirs autant que la nature le permet. Mais surtout apprenons à les jouir, sachons en faire du bonheur en intensifiant la conscience que nous en avons. On jouit comme on dort. Il faut les retourner et réfléchir en soi-même, les amplifier par la prise de conscience : savoir « se mirer dans ce prospère état », « en peser et estimer le bonheur ».

…Autrement dit, le but n’est pas là pour être atteint mais pour donner occasion d’agir, il n’est que le moyen de l’action même. Celle-ci n’implique donc aucune dépendance à l’égard de l’avenir même immédiat : elle se réfléchit absolument en elle-même. C’est une action sans désir, sans aucun élément passif ; en elle je ne rencontre que moi-même. Le sage ne plante pas ses choux pour qu’ils poussent : ce serait pure folie, car cela reviendrait à choisir délibérément un avenir de soucis, de tracas, de petits mécontentements. Il ne plante même pas pour planter mais pour se sentir en train de faire quelque chose, c’est-à-dire de vivre et d’être, et pour jouir de cela même.

*

La liberté

J’ai éprouvé l’amour et, dans l’amour, je me suis heurté à une liberté qui ne voulait pas m’aimer. On me dira que la passion amoureuse s’empare de celui qui aime et que sa volonté n’en peut mais. Oui, mais cela n’est pas exact au début. Une sorte de vertige saisit d’abord la liberté, curieuse d’une nouvelle expérience. Elle se risque, s’avance, pense pouvoir reculer. Mais vient un moment où elle n’est plus capable de faire marche arrière. Elle est prisonnière de la prison qu’elle s’est créée. Alors, pas d’amant qui ne veuille aimer ce qu’il aime et n’aime sa prison. Si cette prison est le propre entêtement de la liberté, auquel on se heurte comme à un roc. Toutefois, si la liberté peut s’égarer dans la passion d’amour, cet égarement est le sien, ce qui veut dire que n’étant non libre que par elle-même, elle reste en veilleuse, prête à se ressaisir.

La liberté des amis a quelque chose d’inflexible. Ils vous donnent beaucoup mais sur un fond d’inflexibilité variable de l’un à l’autre et caractéristique de chacun : il y a ce que l’on ne peut pas leur demander.

(…)

L’amitié ne va pas sans les limites que la liberté met à ce sentiment, quoique fort et sincère. Dans l’amitié, il faut se garder d’aller jusqu’aux limites, à plus forte raison de les franchir. Aussi ne va-t-elle pas sans un contrôle attentif de son langage, de sa manière d’être et de se comporter. Il faut toujours être digne de son ami, ne pas oublier le respect. Il ne faut pas choquer un ami, car il ne dira rien. Tout cela sans nier l’influence que l’on a sur son ami par sa parole, sa conduite. Dans le cadre dont je parle, l’amitié lie les esprits et les cœurs ; et se forge une liberté nouvelle, une inflexibilité qui est celle de l’amitié même. Car à travers les amis, l’amitié a une sorte de vie indépendante : qu’un ami veuille la briser et l’amitié restera.

Qui dit « familles » dit adultes et enfants, adultes ne vivant pas égoïstement pour eux-mêmes seulement, mais faisant le sacrifice d’une part de leur temps, de leur vie, de leur activité, de leurs ressources, pour en aider les enfants. Dans les familles naît la notion d’un devoir des adultes à l’égard des enfants (c’est là l’origine de la morale).

(…)

Ainsi dans les premières sociétés, l’on a des familles, avec des enfants qui grandissent et fondent des familles à leur tour. Pourquoi dire que la société déprave l’homme puisque, au contraire, l’on voit la raisonnabilité et la bonté présider au cours des choses ? Car élever des enfants qui vous compliquent la vie et que l’on pourrait tuer, n’est-ce pas acte de raison et de bonté ? La mauvaiseté de l’homme est quelque chose qui vient après, qui, en tout cas, est inessentiel aux familles et à la société comme telles.

 

 

Extrait de « Noms – journal étrange III »

« Hygiène » : le mot vient du grec. Hygie, déesse de la sante, fille du dieu de la médecine, Asclépios. La santé dont je veux parler ici n’est pas celle du corps, mais celle de l’esprit. Les gens se soucient extrêmement de la sante du corps, beaucoup moins de celle de l’esprit. Ils ne nourrissent pas leur corps n’importe comment, tenant compte souvent des conseils de la diététique, pour un oui pour un non suivant un régime alimentaire, surveillant leur poids, leur tour de taille. Mais en même temps, ils traitent leur esprit comme une poubelle, y jetant n’importe quoi : émissions ineptes, lectures obscènes, scènes de violence, de dégoût ou d’horreur vues à la télévision, au cinéma, propos malveillants qu’ils ont écoutés, conversations oiseuses qu’ils ont supportées, discours lénifiants de chantre du bonheur facile, chansons émollientes mais aussi pensées malsaines, idées ou projets farfelus qu’ils laissent leur occuper l’esprit.

"Diversités - journal étrange IV"

(…) l’amitié simple est sans désir. « aimer, c’est désirer voir » dit Spinoza. Cela vaut pour l’amitié. L’amoureux ne désire pas seulement voir. Dans l’amitié, la pensée est périphérique, alors que, dans l’amour, elle est centrale. Dans un cas, elle laisse l’attention libre ; dans l’autre, elle la focalise et l’enchaîne. Est-on amoureux, l’être aimé nous manque dès le premier moment de l’absence. L’ami ne manque à son ami qu’au bout d’un certain temps. Ma femme et moi vivions séparés parfois pendant plusieurs semaines, elle étant allée voir sa mère, moi étant à la maison ou au bord de la mer. La séparation ne nous pesait pas, la sachant provisoire, et nous n’avions pas le désir de l’écourter. Chacun de son côté, faisait ce qu’il avait à faire, sans langueur et sans tristesse, lié à son époux par une invariable confiance. L’on peut rester un temps plus ou moins long sans nouvelles de son ami. L’amitié est très résistante à l’absence et au silence.

(…) « Deviens celui que tu es », a-t-on dit. Si cela signifie que ce que l’on est devenu, on l’était virtuellement, cela ne vaut pas pour moi : ma vie n’est pas un développement mais une création. Mon être n’était pas d’avance défini. Je suis le résultat d’une suite aléatoire de décisions libre, où je n’ai pris conseil que de moi seul. Or, si, amoureux, j’avais été aimé, cela eût modifié radicalement mon parcours. L’amoureux eût été heureux, mais l’amoureux ce n’est pas moi, qui au contraire, aurais été détourné de ma voie propre et solitaire par mon déliré. L’amitié a été un grand bien, l’amour (l’amour-passion partagé) eût été un mal.

Extraits de lecture