Le palimpseste – ou les dialogues du désir. Jean Mambrino. Paragraphe LIV

-Nul désir en dehors de toi, qui es l’autre.

-Tu as toujours dit que mon visage était ton horizon, et encore que ma présence (mon absence ?) te soulevait, t’élevait plus haut que toi.

-Il est aussi mon abri, sans doute mon seul abri, ma murmurante clairière…

-Tu es mon éveil, tu as réveillé mon absence.

-Je te désire parce que je suis aimé de toi.

-Tu m’aimes parce que tu ne me désires pas.

-Tu m’attires, parce que tu t’inclines vers mon secret, me rapprochant de lui.

-Je m’adresse à toi, je te réclame ton secret.

-Tu m’offres à moi-même, m’égares au loin, m’aventures, et me remets à mon abri.

-Je ne te donne rien. Je veille sur ta part inconnue. Aussi longtemps que tu m’accueilles.

-Tu penses à moi. Tu me penses.

-Je pensais à toi, sans le savoir, dans mon sommeil. Et plus tard, souviens-toi du rêve éveillé de la montagne, le haut plateau où je fus hissée sans effort, où je voyais la musique (la couleur) de ton secret.

-Tu ne désires pas mon secret, tu le protèges.

-Je l’aime parce que je le reçois de toi.

-Pensant à moi, tu me rassembles.

-Si je te détache, tu guides mon attachement par ton désir d’être libéré.

-Tu ne peux pas savoir la merveille de ton inclination, ta part inconnue qui s’incline vers mon secret.

-Je te réclame bien plus que ton secret, mais j’ignore ce que je te demande. J’oublie même que je m’adresse à toi quand par ton pouvoir tu m’attires, m’inclines vers ton ombre.

-Tu ne te déverses pas en moi, tu t’offres.

-Je ne puis t’offrir que ma solitude, ma dépossession.

-Je suis comblé par ton offrande. Elle appelle plus qu’elle ne donne. Elle donne par son appel, tire de moi ce que je ne connaissais pas.

-Comment pourrais-je t’envahir, alors que mon désir est ma seule richesse, et que c’est toi qui l’as éveillé ?

-Je t’offre moi-même ce que j’ai reçu par ton désir, l’eau de ton regard.

-Je t’ai donné ma soif.

-L’eau a soif des lèvres.

-Je ne sais d’où vient l’eau qui baigne mes yeux et se change en rayons, en lumière…

-Elle jaillit de toi à ton insu.

-Il me semble qu’elle vient d’ailleurs.

-Ce que je désire en toi te dépasse et te ressemble.

Paragraphe XLV

-Prends-moi par la main, attire-moi dans ton pays, la forêt incessante où circule tes désirs.

-Le plus profond pays commence avant les rêves.

-La profondeur sans frontière te ressemble.

-Une variété presque innombrable multiplie les rayons des arbres…

-…mélange aussi leurs ombres, qui peuvent être mortelles.

-Les cordes de la harpe s’accordent dans leur tension.

-Biches et cerfs attaquent la peau vibrante des arbres.

-Une étincelle dort aussi dans les broussailles.

-Cette menace est belle comme la vie. Je sais que tu t’y abandonnes.

-La mort illumine d’une pourpre royale ce temple de feuillage. L’Odorante enveloppe de ses labiales ton existence cachée.

-La caverne est imprégnée de son parfum.

-Mais tu me tires dehors, entre les troncs qui s’effacent, se détournent, vers le chêne patriarche au cœur de la forêt…

-C’est le seul père que j’accepte. Son ombre ne pèse pas.

-La forêt te rend libre.

-Il n’y a pas de portes ni de gardiens dans la forêt. Bien qu’elle soit le temple.

-La lumière vient des bouleaux.

-J’invente un chemin qui se perd en sinuant, se confond avec mon souffle, la respiration de l’ombre.

-Les feuillages retombent derrière ton dos

-Ils protègent mon secret.

-Tu ne pourras jamais sortir de la splendeur.

-Cela ne m’oppresse pas car la forêt est invisible.

-Tu en vis sans la voir.

-Je vois les arbres, chacun est différent, je les embrasse, je les étreins, ma joue contre l’écorce rugueuse et riche, ils s’effacent dans la brume…

-Tu ne vois pas la forêt.

-Leurs corps innombrables la dissimulent.

-Tu parles d’autre chose.

-Les proverbes familiers peuvent ouvrir l’inaccessible. Ainsi elle t’entoure sans t’écraser.

-Elle suscite mon désir, le nourrit, l’égare toujours plus loin.

-Sens l’odeur de l’églantine au fond des ténèbres transpirantes, la saveur des sources vertes, sous les mousses, pose tes lèvres sur cette écorce aussi tendre qu’une chair d’enfant…

-Toute la forêt, en remue-ménage de douceur et de puissance, m’introduit dans l’intimité de l’ombre.

-Elle cache bienheureusement l’origine.

-Je la respire à chaque instant.

-Tu t’enfonces en celle qui t’accueille et te régénère lorsqu’elle t’engloutit.

-Elle s’écarte devant moi, m’attire, me leurre, me guide par l’erreur, par l’errance infaillible…

-… l’errance de ton désir.

-Elle se retire sans se dérober.

-Il y a toujours un espace entre deux arbres qui reculent, derrière ce buisson parfumé où tu ne t’emmêles pas longtemps.

-Comment résisterais-je à l’épaisseur fluide et dorée ? A la profondeur des feuilles et du feu, d’où monte la fraîcheur de l’origine ?

-Tu épouses le jaillissement, le commencement sans fin. Tu es toi-même un arbre qui marche, minuscule.

-Je bouge à peine. Pour les nuages qui glissent là-haut, je semble immobile.

-Tu bouges comme les feuilles. Elles poussent petitement.

-Le jaillissement, infime, immense, est tout ce que je puis saisir de l’origine. Les apparences jaillissent.

-Tu es au plus près. Tu peux toujours te fondre davantage, communier, te fondre, t’enfoncer dans la merveille, sans te dissoudre ni t’assouvir.

-J’ai découvert très tard que la forêt était mon pays natal.

-C’est la contrée intérieure où les chemins naissent de toi.

-Nul autre chemin que moi-même, et l’appel à venir, à repartir, à me glisser dans le silence de la rumeur.

-Tu la suis les yeux fermés. Son murmure inaudible t’égare et te conduit.

-Ses doigts caressent, bénissent mes paupières closes.

-Tu humes enfin ton passé, celui que tu n’as pas vécu.

-L’étreinte de la soyeuse ne peut me décevoir.

-Parce que tu connais sa plénitude par son absence, parce que l’invisible remplit tes yeux.

-Je ne vois que la chair des feuilles, les courbes des rameaux. L’odeur m’enivre.

-Ton désir se nourrit de ce parfum déserté, de cette promesse si profonde qu’elle n’est jamais détachée de tes plus lointains souvenirs.

-Les voici devant moi.

-Ta main sur les troncs lisses s’enduit de l’or des sèves.

-Je marche sur la braise des feuilles encore vivantes.

-Tu es mené par la senteur qui te remplit.

-Elle m’est plus étrangère que le chant du coucou, toujours ailleurs, derrière la forêt…

-Tu avances infailliblement au sein de l’amère, adorable amertume d’ici. Tu as découvert que l’inextricable traçait un chemin sûr.

-Tu es pour moi le chemin qui s’efface avant de naître, le bruissement des feuilles disparues.

-Je suis la nudité et l’épaisseur, la joie de cette odeur au fond de ton sang.

-Sur mon visage la couleur verte d’une brise inattendue indique le seul passage entre les peupliers sensibles.

-Vois comme les trembles étincellent sans frémir.

-Je cherche l’ouverture, voilée par les feuilles roses qui fument.

-Sous l’écorce repose une suavité.

-Ah ! J’entends le message silencieux de ton regard.

-Pas un instant tu n’as parlé de la clairière…

Paragraphe XXXV

-J’aimerais que tu reviennes sur la beauté de ces deux mots : écouter, entendre.

-En quoi consiste la beauté d’un mot ? Comment peut-il être beau ?

-Je sens bien qu’il ne s’agit pas seulement de sa précision, de sa justesse. Peut-être cela vient-il de sa charge de rêverie ?

-Tu veux dire qu’il nous emporte plus loin que lui, lorsqu’il a un sens multiple ?

-Comme une fusée à plusieurs étages !

-L’espace te fait toujours rêver, je retrouve ton désir de partir, de t’élancer…

-Quand tu t’exclames : comme c’est beau devant la mer qui s’éloigne au couchant, devant les courbes de la neige, ou cet andante, que tu aimes, du Quintette de septembre 89, il te semble qu’une porte s’ouvre, que tu entres dans une dimension nouvelle, familière de l’immense !

-Mais un bouton de rose, un simple pistil, ou ce flocon de neige au microscope, une merveille de cristal…

-Ils ouvrent également un infini.

-Si tu me dis : écoutes, je me recueille (je me rassemble), revenant vers l’intime, et je prête l’oreille dans un geste où je t’offre ce que j’ai de plus intérieur…

-Ton attention ?

-C’est plus secret encore, et indistinct de moi.

-Je me sens accueilli dans un domaine qui ne m’appartient pas.

-Prêter l’oreille, c’est se prêter soi-même.

-Tu acceptes d’être persuadée. Tu te livres d’avance à une influence souveraine.

-Ce qui n’exclut pas le combat… Souviens-toi de nos mêlées ?

-Il y a beaucoup d’initiative dans cette obéissance.

-Pas de joie plus grande que d’obéir à ce désir !

-Impossible autrement d’entendre qui que ce soit…

-…de s’entendre, d’entrer en intelligence avec toi !

-Tu vois, toi aussi tu savoures les double sens, l’amplitude qu’ils donnent à la marche de la pensée !

-Je t’écoute. Je ne te donne pas audience dans la salle des cérémonies, je te prends par la main et te fait entrer dans ma chambre intérieure…

-Une part en moi s’émeut : car tu n’obéis pas seulement à ma voix, à mon appel, tu réponds à une autre voix, au plus intime de toi-même.

-C’est grâce à toi que je l’entends.

-En te parlant je te nomme. En te nommant, j’évoque, (j’invoque) non ce que tu montres, mais ce que tu caches. Je découvre, mets à nu ton secret ; et comment le pourrai-je si tu ne t’es pas ouverte auparavant, et si je ne t’ai pas communiqué le mien ?

-Je t’interroge à mon tour quand ta question m’a livrée à toi.

-N’est-ce pas moi qui me suis remis entre tes mains ?

-Je ne puis que me soumettre à ton appel, à l’audace de ta demande, une interrogation qui me demande tout.

-Mon secret t’invoque parce que j’ai foi en ton accueil.

-Rare est celui qui écoute en évoquant le nom caché.

-Plus rare encore celle à qui je puis confier ce que je ne me dis pas à moi-même.

Paragraphe XXXIII

-Pourquoi nous regardent-ils avec tant de suspiscion ?

-Ils voudraient qu’on s’oppose, qu’on leur ressemble.

-Nous aimons débattre entre nous, échanger des différents. Cette tension nous allume !

-L’échange est pareil à la respiration ; rien de commun entre la forge des poumons et l’air qui les embrase.

-Je saute dans ton ombre, tu te glisses dans la mienne.

-Quand tu goûtes ce que j’ai d’amer tu l’adoucis.

-Et nous avons nos combats qui ne regardent que nous.

-Cette mêlée sans merci est d’une presque intolérable douceur…

-Elle achève, accomplit la différence qui est notre limite.

-C’est comme en mer, on ne peut se combattre dans la barque.

-On ne peut lutter qu’avec le vent !

-Il n’est pas notre ennemi, il ne nous hait pas, il nous emporte.

-Je lutte avec toi comme je lutte avec le vent.

-Je te résiste et tu me soulèves.

-Quel entrelacement farouche ! Quels rires dans la tempête !

-C’est le même souffle qui nous endort, couvre notre sommeil de silence et de paix.

-Je suis le repos de ta pensée quand elle ne pense pas à moi. Je pense toujours à toi au sein de ton oubli.

-Tu te déguises merveilleusement, tu es la surprise qui apparaît dans la chambre intérieure, celle que nul ne visite.

-Je ne cherche pas à te surprendre.

-Je le sais. C’est presque malgré toi que tu prends la forme de mon secret.

-Je crains de t’encombrer, mais je voudrais être toujours là, et je t’aime à cause de ta solitude, de ta sauvagerie.

-Ton absence me dessèche, mes sources alors tarissent.

-Mon absence est ton trésor.

-Toi seule a le pouvoir de venir sans être là, je le reconnais. Tu es passée, nue et fragile, sans ton parfum.

-L’haleine est différente de la parole.

-Comment distinguer l’haleine du vent qui souffle ?

-Tes mots vont loin, vont jusqu’à moi.

-Je cours après toi, je perds le souffle.

-Dans ton sommeil, je te rendrai l’inspiration.

-

Paragraphe XXXII

-J’aime te regarder lorsque, sans bouger, tu disparais à l’horizon.

-Je pars sans cesse dans l’espace doré. Dès qu’on essaie de me bloquer, je pars. Personne ne peut m’empêcher de m’enfuir.

-Tu es si rapide qu’on ne te voit ni partir ni revenir.

-L’immobile est ma patrie, le centre qui rayonne…

-Le creux des vagues te suffit pour te blottir dans l’océan.

-Vers le Nord, au-delà des dernières îles, les neiges aussi sont rayonnantes. Une telle solitude efface les images.

-Au fond, tu disais la même chose quand tu affirmais que l’horizon est ta limite…

-Je suis en marche vers ma maison. Le secret qui te fait naître est ton immensité. Quand tu es calme, la joie couvre les plaines de ton désir, mêlée à la houle des épis lourds de soleil !

-Pourquoi ne parles-tu que des champs de blé ? Ma faim est plus vaste.

-Je sais, tu sors la nuit dans les prairies de nébuleuses, tu cueilles des étoiles inconnues…

-Je préfère ne pas savoir leurs noms. Elles me sont d’autant plus familières que plus lointaines, imperceptibles au fond de l’infini !

-Tu les cueilles comme des mûres brillantes, tu respires leur parfum, à l’ombre des feuilles de la Voie Lactée, les forêts de nébuleuses plus bruissantes que la pluie d’avril.

-Je ramène ma main toute brillante d’une poussière qui n’est pas d’ici, un pollen pareil à celui des fleurs de mon jardin.

-Tu n’es jamais perdu. Tu reconnais ton domaine, à la mesure de ton désir.

-C’est toi qui le contiens. Sans l’enfermer.

Extraits de lecture