Julien Gracq - En lisant en écrivant

Quand j’ai commencé à écrire, il me semble que ce que je cherchais, c’était à matérialiser l’espace, la profondeur d’une certaine effervescence imaginative débordante, un peu comme on crie dans l’obscurité d’une caverne pour en mesurer les dimensions d’après l’écho.

Ce roman, ce poème que j’ai écrit, et qui est présence pour vous si vous le lisez, mais une présence qui s’évanouit dans sa consommation : un fruit que vous ouvrez, que vous prenez et rejetez selon votre appétit et sa saveur, il est pour moi seul à la fois un présent et un passé, un présent-passé, un passé totalement récupéré dans le présent. Ce que Proust a cherché, il l’a cherché avec une parfaite cohérence la plume à la main ; ce n’était pas l’acuité du souvenir, même toute puissante, qui pouvait le lui donner, c’était le seul pouvoir de l’art, car la mémoire ne restitue jamais un passé-présent. Le Sésame ne résidait ni dans les pavés, ni dans les madeleines, mais dans le seul privilège de l’écriture, et ce que cette écriture ressuscitait pour lui, ce n’était pas Illiers, les fleurs de la Vivonne, ou le jardin de la tante Léonie, mais le seul présent-passé irremplaçable de la Recherche du temps perdu.

Au reste, il faut décidément la langue fruitée de Huysmans, la matérialité essentielle de ses épithètes, pour parler de ce gemmail non seulement mystique, mais parfois si compactement sensuel qu’il va jusqu’à faire saliver.

« Je pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais ils ne relisent leurs œuvres, lorsqu’elles ont paru. Rien n’est, en effet, plus désenchantant plus pénible, que de regarder, après des années ses phrases. Elles sont en quelque sorte décantées et déposent au fond du livre, et, la plupart du temps, les volumes ne sont pas ainsi que les vins qui s’améliorent en vieillissant ; une fois dépouillés par l’âge, les chapitres s’éventent et leur bouquet s’étiole. »

(Préface à A Rebours – écrite vingt ans après le roman)

le courant qui passe au fil de la plume ne va vers personne ; il faudrait en finir une bonne fois avec l’image égarante des « chers lecteurs » levés à l’horizon de l’écritoire et de l’écrivain, ainsi qu’à celui d’un orateur public la foule dans laquelle il transvase la liqueur énivrante. La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces – et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant.

Le goût quasi charnel qu’un écrivain (sinon il n’est qu’à peine un écrivain) a pour les mots, pour leur corpulence ou leur carrure, pour leur poids de fruits ronds qui tombent de l’arbre un à un, ou au contraire pour la vertu qu’ils ont de changer « en délice leur absence », de s’évanouir à mesure au seul profit de leur sillage élargi, il arrive qu’il se transforme peu à peu sans se renier tout au long d’une vie. Quand j’ai commencé à écrire, c’était l’ébranlement vibratile, le coup d’archet sur l’imagination que je leur demandait d’abord et surtout. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai préféré souvent la succulence de ces mots compacts, riches en dentales et fricatives, que l’oreille happe un à un comme le chien les morceaux de viande crue : un peu, si l’on veut – du mot-climat au mot-nourriture, le chemin qui peut mener la prose des contrées de la Chute de la Maison Usher à celles de Connaissance de l’Est.