Extraits de lecture

André Comte-Sponville

L'amour, la solitude (Extrait)

La parole ne m'intéresse que lorsqu'elle est le contraire d'une protection : un risque, une ouverture, un aveu, une confidence... J'aime qu'on parle comme on se déshabille, non pour se montrer comme croient les exhibitionnistes, mais pour cesser de se cacher.

 

Reza Moghaddassi.

La soif de l'essentiel  (Extraits)

Que doit faire un peintre ou un musicien pour être à la hauteur de son art si ce n'est se recueillir et habiter plus profondément son être ? Car la grandeur d'un artiste n'est pas seulement liée à ses compétences techniques ou à sa virtuosité. Ni d'ailleurs, même s'il s'agit d'une idée très répandue, à sa capacité à étaler sa subjectivité sur une toile ou à exhiber sa "personnalité". L'artiste se met à l'écoute de ce qui surgit à travers lui et dont il ne décide pas. C'est ce qu'on appelle aussi l'inspiration. Les créateurs se sentent souvent tout aussi étrangers à leur œuvre que les spectateurs. C'est là ce qui caractérise l'art en tant qu'art. L'artiste pourrait très bien transmettre son "message" par des mots clairs et précis mais il est travaillé par quelque chose qui déborde sa personne, ses idées, ses opinions ou ses créations, qui ne peut pas être communiqué mais qui peut jaillir à travers une forme, un geste ou une musique. Figurer n'est pas discourir, exprimer n'est pas communiquer. Dès qu'un artiste fait de son art le vecteur d'un message ou d'une idée qu'il aurait pu exprimer par la parole, il perd beaucoup de ce qui fait la puissance de l'acte créateur. La recherche artistique est donc, en principe, aux antipodes d'une logique égocentrique d'affirmation de soi. "Je ne peins pas des états d'âme" disait Kandinsky. L'anonymat de l'artiste, dans certaines civilisations, illustre bien cet effacement de la personne au profit de la création.

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L'écharde de l'essentiel

au cœur de la blessure.

C'est un point qui m'a toujours frappé en tant que professeur de philosophie : parmi mes élèves, tous ont connu, à un degré ou un autre, des souffrances et des blessures. Mais ceux pour qui le cours de philosophie apparaît comme une évidence, ceux qui s'interrogent profondément sur le sens de leur existence sont les élèves qu'on devine en lien avec leurs blessures. Il y a ceux qui refoulent et s'accrochent à la vie comme si tout allait bien. Et il y a ceux, plus rares à 17 ans, chez qui une blessure vive a éveillé une soif de vérité et leur interdit de se complaire à la surface des choses. Le contact avec leurs blessures leur a fait sentir que la vie est une affaire sérieuse et qu'il ne faut pas la prendre de haut. Dans sa "Note conjointe sur Mr Descartes et la philosophie cartésienne" rédigée en 1914, Charles Péguy écrit ces phrases parlant de la maladie de ses contemporains :

"Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n'a pas de plaie."

(...)

Selon Péguy, la maturité dépend de sa capacité à accepter sa vulnérabilité. Nos blessures sont une brèche à travers laquelle notre être peut renouer avec la soif de l'âme. Car la déchirure est aussi ouverture. Quand nous avons fait une grande rencontre, nous disons que nous avons été "touchés": être touché, c'est sentir que sa "carapace d'indifférence" est transpercée. Mais pour être touché pleinement, il faut savoir abandonner son armure et laisser des ouvertures par lesquelles l'autre peut entrer en nous. C'est ce qui s'appelle la sensibilité. On ne peut vivre l'amour que si l'on accepte d'arrêter de "gérer" ses sentiments, que si l'on prend le risque de la blessure.

(...)

"Il est des maux que la médecine peut soigner, et des blessures que rien ne peut apaiser parce qu'elles sont l'expression d'une soif ou la trace vive d'une rencontre. Allégresse et tourment à la fois, elles relient au Divin et, sur le plan terrestre, ouvrent à la compassion pour toute créature." La blessure dont parle ici Jacqueline Kelen* n'est plus la conséquence d'un choc physique ou psychologique. Elle est avant tout cette faille intérieure qui fait qu'un homme a soif d'absolu. Cette blessure est notre tourment, car elle est l'expérience d'une béance, d'un manque en nous; mais elle est aussi notre allégresse, car elle nous donne l'énergie de déplacer des montagnes. Une telle énergie ne peut que dépérir "comme un lion en cage" si elle n'est employée qu'à consommer des loisirs et à "réussir" sa vie, au sens où on l'entend socialement, c'est-à-dire bien gagner sa vie.

*Divine blessure de Jacqueline Kelen

(...)

Notre société, obsédée par la recherche du confort ou des plaisirs, avide de recettes pour le bonheur, passe de ce fait en partie à côté de ce qui fait l'essence de notre humanité. L'enfant que nous étions n'a jamais exprimé le désir d'être heureux, mais plutôt celui de partir à l'aventure ou de sauver le monde : être un super-héros justicier ou un pompier plutôt qu'un vacancier sur une plage.

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Quoi de plus sinistre au fond, que cette injonction à "profiter de la vie", comme si vivre n'équivalait qu'à s'occuper, qu'à tuer le temps avec des activités les plus plaisantes possible ? Dans cette course au bonheur, ce qui est souvent étouffé, c'est précisément notre exigence de quelque chose de plus vaste. C'est en ne répondant pas à ces injonctions qui réduiraient l'homme à un mécanisme animé par ses seuls intérêts et par la jouissance que l'homme reste le plus profondément humain.

 

L'essentiel,

ce n'est pas "l'Idéal"

L'être humain a tendance à confondre sa soif de l'essentiel avec le désir de réaliser ses rêves ou de poursuivre une passion. Il cherche à se représenter l'horizon lumineux de la soif à travers ce qu'il appelle son Idéal - une image de ce que les choses devraient être selon lui. Le problème, c'est que ce que nous appelons "nos rêves" ne renvoie pas toujours à une nécessité profonde. Nos idéaux et nos "rêves" sont souvent le reflet de nos limites du moment et d'une compréhension un peu étriquée de la vie. ils sont la tentative - louable, certes, et peut-être temporairement nécessaire - d'enfermer l'essentiel dans une image plus claire. Cette image est d'ailleurs, généralement, un stéréotype : "Mon rêve est de gravir l'Himalaya", "Mon rêve est de traverser la Mongolie à cheval..." Nos désirs, nos"rêves" ou nos passions ont tendance à imiter inconsciemment ceux des autres, et il peut y avoir un fossé entre ce que nous disons chercher et ce que nous voulons vraiment. Mais on sent confusément que la réalisation de tels rêves ne pourraient étancher la soif de l'âme.

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Il y a donc tout un travail à faire pour interroger nos passions, nos rêves et nos idéaux à la lumière de cet appel à mettre de la vérité dans sa vie. L'homme ne peut se passer d'idéaux parce qu'il a besoin de se représenter ce qu'il veut et se qu'il doit faire, mais il doit aussi comprendre que sa soif d'absolu dépasse la réalisation de tel ou tel projet, la possession de tel ou tel bien.

Chacun peut imaginer des lieux ou des activités qui lui permettraient d'être plus près de l'essentiel dont il a soif (peindre ou jouer de la musique, partir en montagne ou à la mer, prier ou méditer, etc.), mais la soif de l'essentiel invite à une vie où ne s'entrecoupent pas en permanence moments de vérité et moments faux, moments de sincérité et moments de mensonge, moments de profondeur et moments de superficialité. C'est pourquoi, si nous associons une activité à quelque chose qui nous relie plus en profondeur à l'essentiel, cette activité nous semble devoir illuminer le reste de notre vie. chacun de nos actes est appelé à être transfiguré. Ainsi, on dira qu'il faut apprendre à faire de sa vie un art ou un prière, apprendre à méditer ou bien apprendre à faire de sa vie un art - pour irriguer chacun de nos gestes et de nos regards. Autrement dit, le clivage entre ces moments consacrés à l'essentiel et ceux qui s'en éloignent vise à être aboli.

(...)

Dans ses Lettres à une jeune poète, Rainer maria Rilke écrit :

"J'aimerais vous prier, très cher Monsieur, d'avoir de la patience envers tout ce qu'il y a de non-résolu dans votre cœur et d'essayer d'aimer les questions elles-mêmes comme des chambres verrouillées, comme des livres écrits dans une langue très étrangère. ne partez pas maintenant à la recherche de réponses qui ne peuvent pas vous être données parce que vous ne pourriez pas les vivre. Et ce dont il s'agit, c'est de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être, alors, cette vie, peu à peu, un jour lointain, sans que vous le remarquiez, vous fera-t-elle entrer dans la réponse."

 

Rilke invite ainsi son jeune disciple à se laisser d'abord habiter par ses questions, à laisser ses question tracer un chemin en lui. L'homme est grand dans ses questions plus encore que dans ses réponses. Non que nos réponses soient inutiles, mais nos questions sont aussi des trésors qui nous font grandir. Il y a un temps pour les réponses, mais seulement lorsque la question a été pleinement vécue. Or nos réponses abîment ou réduisent souvent le sens ou la portée de nos questions. Notre savoir devient alors ignorant de la soif de vérité qui lui a permis de naître.

Avant de répondre trop vite aux questions que nous nous posons, peut-être faut-il nous laisser habiter par elles. "Je ne cherche pas à connaître les réponses. je cherche à comprendre les question ", dit Confucius. Cette expression paradoxale met en lumière le manque d'attention que nous portons généralement à nos interrogations profondes. Nous cherchons à leur apporter des réponses sans prendre la peine de les comprendre - sans faire l'effort de nous comprendre. nous cherchons des réponses sans regarder d'où part la question en nous.

Lorsqu'un proche se confie à nous, nous nous empressons souvent de lui faire toutes sortes de recommandations ou de lui proposer toutes sortes de solutions qui, aussi pertinentes soient-elles, ne s'ajustent pas à la situation. Nous avons écouté ce qu'il nous a dit, mais nous n'avons pas entendu ce qu'il nous a tu. Notre intelligence a réagi à des idées sans se mettre à l'écoute du désir de l'autre. Nous avons compris quelque chose, mais nous ne l'avons pas pleinement compris, lui. Ce qu'il voulait rencontrer, ce n'était pas nos solutions mais notre écoute, pas notre puissance de raisonnement mais notre cœur. Impatients de trouver les réponses à nos questions, nous agissons souvent de manière identique avec nous-même. Nous passons ainsi à côté de ces questions, donc à côté de nous-même. Comprendre une question, c'est la voir autrement que comme un simple point d'interrogation, c'est la regarder d'abord comme un message secret à déchiffrer, un trésor à découvrir.

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Au-delà du vacarme de nos désirs ou de la puissance de la volonté, il y a une mélodie secrète plus puissante et plus profonde. Toute la question de l'inspiration repose sur cette capacité à se rendre disponible. On ne décide pas d'être inspiré, mais on essaie de se mettre dans des conditions qui permettent d'accueillir l'inspiration. On ne sait pas ce qui va surgir, mais on essaie de se tenir prêt à mettre son talent ou ses compétences au service de l'art. La cause première du tableau ne relève pas de la volonté et le peintre n'est en définitive qu'une cause occasionnelle. Beaucoup d'artistes à qui on demande pourquoi ils ont fait telle oeuvre ou pourquoi ils l'ont faite de cette manière répondent : "je ne sais, c'est comme cela que les choses se sont imposées à moi".

"Le faste auquel j'atteins jaillit de la nature dont je reste tributaire", affirme Monet. "il faut peindre comme si on avait tout oublié", dit aussi Cézanne. Autrement dit, il ne s'agit pas de faire ce que l'on veut, mais d'être à l'écoute d'une exigence ou d'une évidence. La vérité, on ne la choisit pas, on la dévoile; on n'en décide pas mais on se décide pour elle.

Marie de Hennezel,

Mourir les yeux ouverts (extraits)

        Une mort que l'on réclame à l'autre parce que l'on n'a pas le courage de la vivre, est-elle vraiment une mort digne ? Peut-on parler de dignité lorsqu'on n'assume pas sa responsabilité vis-à-vis d'autrui ? Car exiger d'autrui qu'il nous donne la mort, sous couvert de compassion, c'est exiger quelque chose d'exorbitant. C'est infliger à l'autre une violence. En a-t-on suffisamment conscience ?
        Il y a une autre dignité, celle qui consiste à être lucide, responsable, conscient. Préparer sa mort, oser interpeller ses médecins à propos des peurs que l'on peut avoir, laisser à ceux qui vont rester une parole de vie, une parole de bénédiction qui les aident à vivre sans nous. Un lâcher prise qui témoigne d'une capacité de dépasser ses peurs égotiques pour s'en remettre à cet au-delà de soi, que presque tout le monde perçoit et que l'on nomme de tant de façons : Dieu, la Vie, le Réel.

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        Sans doute est-il difficile de mourir dignement, lorsqu'on est pris dans une conspiration du silence, lorsque nos plus proches, angoissés, assistent impuissants et muets à notre lente disparition. Lorsqu'ils ne peuvent pas ou ne veulent pas nous accompagner. Si lucide soit-on, cette démission de l'entourage peut entraver notre mourir, notre "travail du trépas" (Michel de M'Uzan).
Comment se mettre en paix avec soi-même et les autres, dire au-revoir, transmettre quelque chose de soi et de son expérience de vie, si tout le monde prend la fuite ou fait comme si on n'allait pas mourir ?
        La façon dont nous quittons ce monde dépend donc autant de la façon dont nous avons vécu que de l'attitude de ceux qui nous entourent.

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        La conscience de la mort remet en question le sens de la vie, dans la mesure où elle éclaire différemment le désir : celui-ci n'est plus orienté seulement vers un but, mais vers un sens.

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        Maurice Zundel (A l'écoute du temps) dans un texte remarquable, intitulé "l'expérience de la mort", rappelle que l'angoisse devant la mort n'est autre que l'angoisse que l'homme éprouve devant l'inaccompli de sa vie : "qu'est-ce que nous faisons de notre vie ? Nous nous cherchons, nous nous fuyons, nous nous rencontrons par intermittence et n'arrivons jamais à boucler la boucle, à nous définir nous-mêmes, à savoir qui nous sommes... On n'a pas le temps, la vie passe si vite, on est occupé par les soucis matériels ou par les divertissements... et finalement la mort arrive, et c'est devant la mort que l'on prend conscience que la vie aurait pu être quelque chose d'immense, de prodigieux, de créateur. Mais c'est trop tard... et la vie ne prend tout son relief que dans l'immense regret d'une chose inaccomplie. C'est alors que la mort, justement parce que la vie a été inaccomplie, apparaît comme un gouffre."

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        (...) sentiment interne d'accomplissement, sentir que l'on a pleinement vécu, donné le meilleur de soi-même, contribué à la créativité et à l'évolution des autres.

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        Quel est le secret ? Etre vivant, devenir vivant, entrer vivant dans la mort, c'est-à-dire apprécier la vie, vivre chaque instant le plus consciemment possible, oser la rencontre, assumer ses responsabilités, avancer avec confiance, cultiver la joie.

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        Ne plus fuir la mort, ne plus la taire, mais reconnaître qu'elle est le fait le plus significatif de la vie, qu'elle seule peut élever l'homme au-dessus d'un certain somnambulisme.

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        On cherche trop souvent la question du sens à l'extérieur de soi, comme si elle pouvait nous être livrée toute prête. Or le sens est en nous. Mais il s'élabore et se construit à travers les épreuves. L'épreuve confronte donc à une vulnérabilité extrême et en même temps, au creux de cette impuissance, on assiste au surgissement d'une force insoupçonnée.

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        Dans son livre "Le ressort invisible", le professeur Fischer montre comment les personnes confrontées à une maladie grave, à travers la crise qu'elles traversent, touchent parfois ce point où il y a un retournement. Il s'agit du fameux ressort invisible, le ressort dont nous ignorons la force, tant que nous ne sommes pas confrontés à l'épreuve, parce que c'est précisément celle-ci qui nous met en contact avec cette force et qui nous la fait découvrir.

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        Avoir trouvé ces forces profondes en soi ne signifie pas pour autant que l'épreuve est définitivement dépassée. On peut connaître d'autres désespoirs qui creuseront davantage encore la conscience de se fragilité mais ouvriront davantage aussi la capacité d'humour, de tendresse qui conduit à oser être soi.

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Discours d'investiture de Nelson Mandela en 1994 :

"Notre crainte la plus profonde n'est pas d’être insuffisants. Notre crainte la plus profonde est d'être puissants au-delà de toute mesure. C'est notre propre lumière, et non pas notre obscurité, qui nous fait le plus peur. Nous nous demandons : qui suis-je pour être brillant, superbe, talentueux, fabuleux ? Il faudrait plutôt demander : qui êtes-vous pour ne pas l'être ? Vous êtes enfant de Dieu ? Vous faire tout petit ne sert pas le monde. Ce n'est pas une preuve d'intelligence de se rapetisser pour éviter aux autres un sentiment d'insécurité. Nous sommes nés pour faire éclater la gloire de Dieu qui est en nous. Elle n'est pas réservée à quelques uns; elle est en chacun de nous, et en laissant briller notre propre lumière, inconsciemment nous donnons aux autres la permission de faire de même. Etant libérés de notre propre crainte, notre présence automatiquement libère les autres."

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        Nous avons vécu ensemble ce que vivent tous les couples avec leurs déchirures. Nous ne nous sommes rien épargné. Nous avons vingt de vie commune mais maintenant je sais – nous savons – que pour nos enfants, nous avons été l'exemple d'un couple en travail, d'un vrai couple. Les enfants ont vu leurs parents se disputer, se déchirer, être parfois sur le point de se séparer, mais travailler ensemble avec intelligence, générosité, tendresse et trouver enfin le lieu de la croissance, d'un vrai grandir ensemble. Ils ont un exemple, une valeur et une force en eux parce qu'ils savent que par un travail d'attention à l'autre on peut grandir ensemble.


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        Prendre le risque de l'autre, oser la rencontre suppose de laisser tomber ses barrières défensives, de se mettre à nu, d'assumer sa vulnérabilité ou son impuissance. Il y a alors une fécondité de la rencontre ; une communion intime qui donne accès à une dimension profonde de la vie.

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        Le corollaire de la "relation consciente", c'est le sens de sa responsabilité vis-à-vis d'autrui.

        Ce n'est pas en méditant au bord du Gange que l'individu occidental contribue à sa propre transformation et à celle des autres. C'est en étant sur le terrain ordinaire qui est le sien, sa famille, son travail, la vie de la cité, la vie associative.

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        Je me demande souvent comment une personne en fin de vie, consciente de sa détérioration et de l'échéance proche de sa mort, peut vivre sa vie jusqu'au bout quand elle est entourée de personnes qui ont peur pour elle et qui ne voient dans les derniers moments d'une vie qu'horreur, indignité, attente pénible de la mort ? Comment peut-elle avoir la moindre chance de sentir qu'à travers cette épreuve peut se vivre autre chose ?
        Nous avons donc une responsabilité humaine : nous ne pouvons empêcher la souffrance de l'autre, mais nous avons une responsabilité dans le regard que nous portons sur lui. Si, au lieu de tout aplatir par un discours d'angoisse, nous pouvions au moins laisser une petite fenêtre ouverte sur le fait que quelque chose peut se produire, même au tout dernier moment, même à la toute dernière seconde, les personnes en fin de vie alors se sentiraient moins seules.
        Je reste persuadée que face à la mort de l'autre, contre laquelle on ne peut rien, et qui nous laisse démuni et impuissant, il n'y a que deux choses que nous puissions faire : rester présent et garder confiance. La présence confiante est comme une peau protectrice et bienveillante qui fait du bien. Elle vient entourer celui qui a perdu toutes ses défenses vitales au seuil de la mort. Elle l'aide à lâcher prise, à s'abandonner doucement et à trouver en son for intérieur les ressources dont il a besoin.

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        Pourquoi ne pas considérer l'approche de la mort comme un temps où "l'homme intérieur" peut se développer, s'accomplir, un temps de maturation, d'élaboration, un temps où il peut se passer des choses importantes, même si ces choses sont discrètes et subtiles, un temps d'intense activité psychique et de grande exigence relationnelle ? Alors qu'on a tendance à croire que ce temps ne peut être qu'un temps d'attente vide, inutile, pénible, un temps où il ne peut rien se passer.

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        La plupart du temps, pris dans une "conspiration du silence", on ne peut pas être vrai. On pense qu'une bonne mort est une mort qu'on ne voit pas venir. On voit des situations où chacun sait, mais personne ne parle, comme s'il y avait une interdiction de communiquer. La personne en fin de vie dit : " je sais bien que je m'en vais, mais c'est difficile de le dire à mes proches." Elle protège les siens, qui croient de leur côté la protéger en ne lui parlant pas. Cette protection réciproque dans le mensonge ne fait qu'augmenter l'angoisse des uns et des autres. 

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        Quand on a subi toutes sortes de traitements, d'investigations, de chirurgies, on se pose des questions. Le décalage entre le discours parfois mensonger qui leur est tenu et la perception que les malades ont de l'aggravation de leur état est un facteur d'angoisse majeur. En maintenant une personne dans l'ignorance de ce qui la concerne, on l'enferme dans une bulle d'isolement. Souvent, quand les choses ne sont pas claires, la personne en fin de vie devient confuse. Cela semble être une sorte de refuge, une réponse à l'insupportable de la situation.

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        La vérité ne consiste pas toujours à dire la vérité mais à laisser l'autre venir à sa vérité.

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        La vérité de ceux qui vont mourir n'est pas d'un bloc. Elle est paradoxale. On peut savoir que l'on va mourir, et ne pas y croire. On peut être lucide, préparer son testament, parler de sa mort, et garder une forme d'espoir.

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        Nous sommes tous confrontés un jour ou l'autre à des situations qui nous laissent démunis et pauvres. Nous ne savons plus quoi faire, quoi dire. Et pourtant, c'est lorsque nous sommes au cœur de notre impuissance que nous sommes le plus proche de l'autre, de celui qui souffre. "Il y a des moments où en face d'un désespoir qui vous est confié, qui vient à vous comme à son dernier recours, il y a des moments où il est impossible de ne pas sortir de soi-même. On est jeté dans le cœur d'autrui avec une telle puissance qu'on s'identifie à lui. C'est à ce moment-là que s'établit incontestablement, entre deux humains qui ont atteint le même de gré de silence, cette communion prodigieuse dont on perçoit ici et maintenant qu'elle est infinie et éternelle. J'éprouve alors clairement que nous ne sommes pas deux, que nous sommes un, que nous sommes identifiés au même centre. Il n'y a plus de distance, sinon celle du respect. Toute la vie se concentre en un seul point qui est hors de l'espace et du temps." (Maurice Zundel, A l'écoute du silence)

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        Il y a une qualité de présence, une façon d'être là pour l'autre, qui ouvre infiniment mieux que n'importe quel discours le chemin vers sa sécurité intérieure. Cela suppose "d'assumer un certain flou de son être", écrit Michel de M'Uzan, décrivant ainsi ce que vivent les personnes qui accompagnent, lorsqu'elles sont dans une proximité de cœur et de présence avec celui qui va mourir.

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        On me dira : "Où s'arrête cette dignité ? Une personne dans le coma préagonique a-t-elle encore une dignité ? Je réponds oui, même dans le comma, une personne conserve sa dignité. Qu'est-ce qui nous permet de dire qu'une personne dans le coma ne perçoit pas la qualité affective de ce qui lui est dit ? Je pense que la relation continue à un niveau très profond d'inconscient à inconscient. "

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        Lorsqu'on a vécu pleinement la relation avec un être que l'on aime, lorsqu'on s'est engagé à ne pas l'abandonner, à partager les bons et les mauvais moments, la mort n'est pas un drame. Même si le chagrin a sa place, tout ce qui a été vécu dans la vérité et la tendresse porte ceux qui sont dans le deuil.
        Si parfois la mort des êtres chers pèse d'un poids si lourd sur nos consciences, c'est que nous réalisons après leur mort combien nous sommes passés à côté d'eux, sans les connaître, sans les avoir vraiment rencontrés. Nous vivons les uns avec les autres dans une forme de somnambulisme et d'inconscience, et la mort arrive et nous réveille. Qui était celui qui n'est plus là ? L'avons-nous assez aimé, avons-nous suffisamment contribué à son devenir ?
        Au contraire, lorsque la relation avec celui qui n'est plus là physiquement à nos côtés a été pleine, vivante, profonde, on se sent porté. Une force, une joie nous habitent. Le deuil est vécu différemment.
        C'est pourquoi il est si important d'aller le plus loin possible dans la relation avec celui qui va mourir, mais plus encore de vivre consciemment sa relation à autrui.

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        Je me souviens que François Miterrand m'avait dit : " Nous ne sommes pas là pour pleurer les morts, mais pour les prolonger, pour les continuer."



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Par ce témoignage, nous avons voulu montrer que ce n'est pas tant la croyance dans une vie après la mort qui aide à vivre et à mourir, mais le courage de vivre le réel, tel qu'il est. Le courage de vivre sans comprendre : "Je suis passée d'une incompréhension triste à une incompréhension joyeuse." Le courage d'être vivant, alors même que la mort menace. Le courage d'être soi, avec ses imperfections et ses manques.



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Marie-Frédérique Bacqué, Le deuil à vivre.

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Marie Frédérique Bacqué, Les nouveaux rites funéraires.

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Marie de Hennezel, Jean-Yves Leloup , L'art de mourir – Traditions religieuses et spiritualité humaniste face à la mort.

(...)
Françoise Dolto, Parler de la mort.

(...)
Elisabeth Kübler-Ross, La mort, dernière étape de croissance.

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