Anna De Noailles - L'offrande

Quand je vois les esprits sans hauteur, sans colère,

Sans passion, sans rien qui les oblige à plaire ;

Quand parmi les humains distraits ou soucieux

Nul ne vient se placer sous le signe du feu ;

Quand j’observe les fronts engourdis, l’âme nue,

La promesse d’amour si faiblement tenue,

L’absence d’univers dans la voix et les yeux

Vous à qui j’ai donné le monde jusqu’aux nues,

Certes, c’est un bonheur que vous m’ayez connue !

*

Exaltation

Le goût de l’héroïque et du passionnel

Qui flotte autour des corps, des sons, des foules vives,

Touche avec la brûlure et la saveur du sel

Mon coeur tumultueux et mon âme excessive…

Loin des simples travaux et des soucis amers,

J’aspire hardiment la chaude violence

Qui souffle avec le bruit et l’odeur de la mer,

Je suis l’air matinal d’où s’enfuit le silence;

L’aurore qui renaît dans l’éblouissement,

La nature, le bois, les houles de la rue

M’emplissent de leurs cris et de leurs mouvements;

Je suis comme une voile où la brise se rue.

Ah! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau,

Avoir le coeur gonflé comme le fruit qu’on presse

Et qui laisse couler son arome et son eau,

Loger l’espoir fécond et la claire allégresse!

Serrer entre ses bras le monde et ses désirs

Comme un enfant qui tient une bête retorse,

Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisir

De sentir contre soi sa chaleur et sa force.

Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mains

A tenter le bonheur que le risque accompagne;

Habiter le sommet des sentiments humains

Où l’air est âpre et vif comme sur la montagne,

Etre ainsi que la lune et le soleil levant

Les hôtes du jour d’or et de la nuit limpide;

Etre le bois touffu qui lutte dans le vent

Et les flots écumeux que l’ouragan dévide!

La joie et la douleur sont de grands compagnons,

Mon âme qui contient leurs battements farouches

Est comme une pelouse où marchent des lions…

J’ai le goût de l’azur et du vent dans la bouche.

Et c’est aussi l’extase et la pleine vigueur

Que de mourir un soir, vivace, inassouvie,

Lorsque le désir est plus large que le coeur

Et le plaisir plus rude et plus fort que la vie…

*

L’Empreinte

Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,

D’une si rude étreinte et d’un tel serrement

Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie

Elle s’échauffera de mon enlacement.

La mer abondamment sur le monde étalée

Gardera dans la route errante de son eau

Le goût de ma douleur qui est âcre et salée

Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

Je laisserai de moi dans le pli des collines

La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,

Et la cigale assise aux branches de l’épine

Fera vibrer le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle

Et le gazon touffu sur le bord des fossés

Sentiront palpiter et fuir comme des ailes

Les ombres de mes mains qui les ont tant pressées.

La nature qui fut ma joie et mon domaine

Respirera dans l’air ma persistante ardeur,

Et sur l’abattement de la tristesse humaine

Je laisserai la forme unique de mon coeur.